Rencontre avec Julia Jost

La documentation de l’exposition comme archive vivante

Enjeux narratifs et limites structurelles : à partir du cas Kunsthalle Bern

L’archive physique de la Kunsthalle Bern contient plus de 200 000 documents (correspondances, photographies, vidéos, catalogues, affiches, éphémères) qui couvrent près d’un siècle d’exposition. Face à ce fonds monumental, l’institution aurait pu choisir la voie classique : numériser tout, de A à Z, méthodiquement, à grand coût. Elle a préféré une autre logique.

Depuis 2018, dans le cadre de son centenaire, la Kunsthalle Bern développe une archive en ligne (accessible sur archiv.kunsthalle-bern.ch) dont le principe fondateur est radical : c’est l’acte de consultation qui déclenche la numérisation. Les chercheurs qui travaillent sur place sélectionnent eux-mêmes les documents qu’ils souhaitent numériser, les photographient à l’aide d’une table de travail équipée de puces RFID, saisissent les métadonnées dans une interface dédiée, et contribuent ainsi, au fil de leurs recherches, à l’expansion progressive du corpus numérique.

L’archive ne se constitue pas en chambre froide. Elle se construit dans le regard de ceux qui la traversent.

La force des narrateurs multiples

Ce dispositif porte en lui une ambition intellectuelle que l’on ne souligne pas assez : celle de faire de l’archive un espace de polyphonie interprétative.

Chaque chercheur qui passe par la Kunsthalle Bern y inscrit non seulement sa sélection de documents, mais sa perspective, son questionnement, sa trajectoire. Les métadonnées qu’il renseigne ne sont pas neutres car elles portent les traces d’un regard situé. Et grâce au système de « fils » narratifs intégrés à la plateforme, ces regards peuvent se relier, se croiser, se contredire, dessinant progressivement une carte des réceptions successives d’une même histoire.

Ce n’est plus seulement une archive de production, l’envers du décor des expositions, leurs documents de fabrication mais une archive de réception : la sédimentation des regards portés sur cette histoire, couche après couche, depuis des positions différentes.

Le projet des Oral Histories, annoncé pour 2026, prolonge cette logique jusqu’à ses conséquences les plus radicales. En élargissant le cercle des narrateurs aux visiteurs, ceux qui ont simplement été là, traversé une salle, vu une œuvre, ressenti quelque chose, l’institution reconnaît une vérité souvent éludée dans la documentation d’exposition : l’expérience vécue est elle aussi une forme de savoir. Affiches, catalogues et correspondances ne disent pas ce que ça fait d’avoir vu Harald Szeemann installer When Attitudes Become Form en 1969. Les visiteurs, eux, peuvent en parler.

Cependant, cette richesse narrative se heurte à une fragilité technique d’ordre structurel. Le système développé spécifiquement pour la Kunsthalle Bern avec le studio Astrom/Zimmer & Tereszkiewicz repose sur une architecture sur-mesure qui, si elle répond avec élégance aux besoins immédiats de l’institution, soulève des questions sérieuses quant à son interopérabilité avec les standards archivistiques internationaux. L’absence documentée de compatibilité avec des protocoles compromet sa capacité à s’inscrire dans les flux d’échange scientifique qui font aujourd’hui la condition de visibilité d’un fonds. Mais quels protocoles d’interopérabilité pour les archives et les expositions aujourd’hui ? => modele de Dario ?